premiers pas

Publié le par Catherine de Normandie

A Paris, j’ai mes feuilles séchées de la forêt tropicale, la noix de coco encore pleine d’eau de mer, la musique du tambour. Sous ma fenêtre, habillées de sombre, des souris grises foncent dans tous les sens. Ici, on vit la nature comme une menace : trop de soleil, de nuages, de vent, de pluie, trop de tout. On traque l’herbe sous le béton, on mutile les arbres, on se plaint du nombre d’oiseaux incolores. Domestication de la terre, de l’heure, du temps, absence de vie. Tout se réduit à la dimension d’une carte de crédit, du petit cerveau humain qui se prend pour le maître de l’univers alors qu’il n’en est que le fruit.

 

Pleine d’énergie, de soleil, gonflée à bloc, branle-bas de combat :  Pour la première fois de ma vie je suis déterminée, n’ai plus peur du rejet. J’ouvre mon vieux dossier qui s’est épaissi au fil des années, affiche comme sésame la  photo de mon père.

 

Trop manipulée, elle s’est déchirée. Mon père y posait en uniforme, entre les personnes qui l’hébergaient, à Sotteville les Rouen, quand ma mère l’a connu. La vieille dame était « la grand-mère ». A sa droite, sur la partie manquante, on voyait la jeune femme dont le mari, un cheminot, était prisonnier en Allemagne. On ne voit pas non plus la petite fille blonde qu’il tenait sur son genou plié.

J’ai bien connu cette famille. Nous y allions quelquefois avec ma mère quand j’étais enfant. L’oreille aux aguets, je les entendais chuchoter en parlant de « Thomas ». Quand nous rentrions à la maison, en car, le nez collé à la vitre, je mûrissais des plans de vengeance terrible contre ma mère.


J’envoie des signaux partout. Un moteur de recherche me répond qu’il serait décédé au mois d’avril 2005, soit 8 mois auparavant. C’est trop bête, je n’y crois pas.


Un samedi, je découvre une association « nés de la libération ». Sur le site, un témoignage bouleversant d’une femme « comme moi », métisse, parle de son enfance, de ses douleurs, de son malaise à vivre. Elle avait réussi à retrouver sa famille noire aux USA. Déjà, pour la première fois, je ne suis plus seule au monde. J’appelle une autre femme, Marie-Rose. D’emblée, nous nous sommes tutoyées. Elle dit « je sais Catherine, je suis dans le même cas que toi. Ne m’explique pas. On va t’aider ».

 

Marie-Rose me parle de Kimsue et Rebecca, deux Américaines. (Je parlerai d'elles plus loin). Je scanne le n° matricule et l’adresse de mon père à Chicago. Un clic et c’est parti.

 

Quelques jours plus tard, je reçois un email me donnant les noms des 7 sœurs de mon père et de son frère. Ce sont bien eux : Pearl, ma grand-mère, dont j’ai l’adresse, Franck, mon grand-père, et deux autres tantes, Alice, et Carolyn que j’ai toujours admirée sur une photo que mon père avait donnée à ma mère, prise à St-Anselm School, Chicago, Juin 1945.

Puis c’est le silence.  Au bout de 6 mois, je n’espère plus, ne cherche plus rien. Alors je repars en Guadeloupe où j'ai l'impression de vivre un peu, reviens à Paris, et prévois d'y retourner pour m'y installer, dès le mois de novembre.

 Mais les choses devaient prendre une autre tournure :

Début novembre 2006, je suis allée un soir au musée Dapper où un conteur faisait revivre sur scène  une veillée funèbre antillaise.

Encore réjouie par ce spectacle, j’ai regardé mes mails avant d’aller dormir, en ai ouvert un de Rebecca. « J’ai de bonnes nouvelles et d’autres suivent. Kimsue a parlé à une Miss Minnie qui a été la voisine de votre père durant environ 40 ans. Il est mort en avril 2005 mais il pensait à vous, il vous aimait. Il était malade à la fin de sa vie, et très seul. Il n’a pas eu d’autre d’enfant. » Miss Minnie se dit émue, elle connaît la famille et la préviendra. « On l’appelait Bud. ». 

Je n'ai pas dormi cette nuit-là.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Y
Très belle histoire, mais très bien mise en valeur avec ces choix de police ;-(
Répondre
P
Vite la suite!!!
Répondre
C
<br /> Ca vient !<br /> <br /> <br />