Chicago

Publié le par Catherine de Normandie

Je croyais avoir tout prévu, sauf ce qui m’attendait. Difficile à écrire. 3 ans plus tard, la colère n’est toujours pas retombée.


Partie avec une tonne de Tours Eiffel pour tous les goûts, un galet de Normandie à déposer sur la tombe de mon père, je suis tombée, écrivais-je à l’époque, dans une fosse à purin.


Dès mon arrivée, mon petit-cousin Jo me glissait à l’oreille : « C’est Marilyn qui a jeté la lettre que tu as envoyée en 1996 » puis m’abandonnait complètement. Peu après, elle-même me disait que nous ne pourrions pas aller sur la tombe de mon père. C’était trop loin.

 

Cette cousine Marilyn avec laquelle les contacts étaient si difficiles depuis le départ, était une personne autoritaire, coléreuse paranoïaque, bête, persuadée que je venais chercher un héritage ou fouiller dans une histoire impossible. Je pense à présent que les  membres de ma famille attendaient la « cousine de Paris, France » comme ici on attendait autrefois « l’oncle d’Amérique » : un voyage touristique possible, une manne financière...


La plupart du temps« enfermée » dans sa luxueuse résidence pour personnes retraitées, je fumais dans le jardin, en attendant qu’elle ait terminé son maquillage, mis ses prothèses (perruque, corset) puis nous sortions vers 17h. Elle tenait absolument à ce que je ne n'aie aucun contact hors de sa présence.


J’ai quand même visité l’appartement de mon père, immense, si sale, si triste que je n'ai pu le photographier. Les quelques meubles étaient sous une bâche.

 

Voici la façade de l'immeuble, South Rhodes Avenue, Chicago

 



















On m’a donné quelques vieilles peintures dont une encore emballée représentait l’Opéra Garnier, un portrait d’un homme magnifique, portant un chapeau, toujours inconnu de moi, mais que mon père aimait.


Je n’ai rencontré personne qui ait pu me parler de lui avec amour. Tout juste ai-je appris qu’il aimait – comme moi – le whisky, les blettes, il était démocrate, cultivé, avait été marié durant plus de 40 ans avec une femme nommée Dorothy, décédée avant lui, ils n’avaient pas eu d’enfant. A la fin de sa vie il était très seul.


Là-bas, j’ai fait la connaissance de Cedric, un pasteur parlant français de l’église de ma cousine, Trinity Church, (qui était à ce moment-là l’église du sénateur Obama). Il m’a sauvée de la déprime en me racontant un peu la vie de Chicago Sud, celui de la ségrégation.


En roulant dans ces quartiers de briques rouges où aucun piéton ne se promène et où ne vivent que des Noirs, je pensais pour la première fois à la vie que ma mère et moi aurions vécue là et ne regrettais plus rien.


Peu avant la fin de ce séjour, je me suis carrément enfuie de chez  Marilyn – dans un style très western – pour aller vivre à l’hôtel, chaperonnée par 3 braves cousines éloignées, qui avaient eu pitié de ma situation.


A mon retour à Paris, je lisais dans les yeux de mes enfants la crainte d’avoir à me faire interner, tant mon discours était incohérent.


Ce fut très dur, mais la reconstruction mentale que je voulais effectuer passait nécessairement par ce chemin-là. On ne peut pas faire l’impasse sur certaines choses, si difficiles soient-elles.


Aussitôt alertées, mes amies Kimsue et Rebecca se sont émues et ont décidé de chercher à comprendre ce que l’on me cachait. Mais quoi ?


Il est vrai que l’appartement dans lequel j’étais allée ne correspondait pas à ce que l’on m’avait dit de lui : « un dandy, très élégant, portant des chapeaux ». Cet appartement n’avait pas reçu une couche de peinture depuis plusieurs dizaines d’années, et n’était pas celui dans lequel on l’avait photographié lors de son 89ème anniversaire sur sa chaise roulante.


Venue chercher des souvenirs de mon père, je me trouvais confrontée à des histoires d’argent et ceci me mettait très mal à l’aise, n’était pas ma trajectoire. Je pensais par ailleurs que tout au plus, ma cousine avait pu simplement « gérer » sa retraite et sa pension de Vétéran. Le quartier dans lequel il vivait avait été beau, mais m’avait paru assez sordide.


Mais s’il n’avait rien, pourquoi cet acharnement à ne pas vouloir me dire où était l’urne contenant ses cendres ? J’en vins même à douter de sa mort, étant donné que personne n’acceptait de me fournir un certificat de décès.


Ma cousine était capable de tout, m’écrivaient d’autres cousines, dont Gloria, la sœur de Jo, qui sans me fournir de détails supplémentaires (elle disait ignorer absolument tout) préparait un voyage à Paris. Elle s’est arrêtée net de m’écrire quand j’ai proposé de lui chercher un hôtel.


A force de tourner en rond, je devenais obsédée, et virais moi aussi paranoïaque.


En février, j’ai décidé de partir en voyage pour me changer les idées. J’aurais pu choisir l’Inde. Non. Ce fut l’Afrique, le Bénin parce que mes ancêtres Africains étaient vraisemblablement issus de la côte Ouest.


Sur la plage de Ouidah, près de la porte du Non-Retour, je regardais la mer en pensant à mes cousines de Chicago, à leurs vies si difficiles.


 












Dans un petit village éloigné de tout, sans électricité, ni télévision, ni Internet, un vieil homme qui faisait partie d’un Comité des Sages s'est excusé pour le tort commis à mes ancêtres déportés comme esclaves, m’a souhaité la bienvenue sur la terre de mes racines et m’a dit : « Il faut que tu reviennes ».


Bien sûr, je retournerais au Bénin ou ailleurs, mais avant, je devais trouver la tombe de mon père.


Requinquée par ce voyage,  je décidai de repartir à Chicago durant l’été.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article